Kazu Miura : le grand absent de la Coupe du monde 1998


Au milieu et à la fin des années 1990, Kazu Miura est bien plus qu'un simple footballeur : il est le visage du football japonais. Icône de la J.League et héros d'une génération, il accompagne l'ascension d'une sélection qui s'apprête à vivre un moment historique. Pourtant, à quelques jours de la première Coupe du monde de l'histoire du Japon, un choix va bouleverser son destin et marquer durablement le football nippon. Près de trente ans plus tard, cet épisode reste l'un des plus marquants et des plus débattus de l'histoire du sport japonais.
Lorsqu'on évoque une sélection pour la Coupe du monde, le cas Kazuyoshi Miura ressort souvent en tête de liste au Japon. Même si les faits ont eu lieu il y a quasiment 30 ans, force est de constater que la non-participation de l'attaquant pour la Coupe du monde 1998 a marqué les esprits. Il faut dire que le joueur était, à l'époque, la grande superstar de la J.League fondée en 1993. Revenu au pays après plusieurs années passées au Brésil (1982-1990), Miura avait contribué à l'essor du nouveau championnat professionnel japonais. Avec le maillot du Verdy Kawasaki, le buteur avait réussi à empocher 4 titres de J.League (1991, 1992, 1993 et 1994), 3 Coupes de la Ligue (1992, 1993 et 1994), 1 Coupe de l'Empereur (1996) et 1 Supercoupe du Japon (1994).
Miura était l'atout maître du Japon
Sur la scène internationale, le joueur âgé alors de 31 ans était aussi un élément incontournable de la sélection nippone. Cette dernière avait vécu le début des années 90 d'une manière très contrastée. En 1992, les Samouraï Blue avaient remporté la Coupe d'Asie sur leur sol. Auteur d'un but décisif contre l'Iran au sein du groupe A (1-0), Kazu Miura avait contribué au triomphe de son équipe. Résultat, il avait été désigné comme étant le « Meilleur joueur (MVP) » du tournoi. À ce moment-là, l'équipe nationale du Japon était sur la voie royale dans l'optique des éliminatoires de la Coupe du monde 1994.
Mais le « drame de Doha » allait briser l'élan japonais en 1993. Après cette non-qualification pour le Mondial américain, Miura et ses partenaires devaient se remettre la tête à l'endroit. Objectif : oublier ce fiasco retentissant et avoir le regard tourné en direction de la Coupe du monde 1998. Jusqu'à présent, le Pays du Soleil Levant n'avait jamais pris part à l'épreuve reine. Lors du premier tour des qualifications, les Samouraï Blue devaient s'extirper du groupe 4 composé d'Oman, de Macau et du Népal. Sur le papier, le tirage était abordable. De son côté, Kazu Miura était déterminé à aider sa sélection à franchir ce premier obstacle. Le buteur du Verdy Kawasaki fut décisif durant cette phase :
Journée 1 : Oman – Japon : 0-1
Journée 2 : Macau – Japon : 0-10 (doublé de Miura)
Journée 3 : Népal – Japon : 0-6
Journée 4 : Japon – Macau : 10-0 (sextuplé de Miura)
Journée 5 : Japon – Népal : 3-0 (doublé de Miura)
Journée 6 : Japon – Oman : 1-1
Avec ces 10 buts marqués en 6 matches, le natif de Shizuoka contribuait largement à la qualification du Japon pour le tour suivant (première place du groupe, 16 points pris sur 18, 31 buts marqués et 1 seul encaissé). En ce mois de juin 1997, les fans nippons croisaient les doigts pour que la deuxième phase se déroule aussi bien que la première. Histoire que les portes de la Coupe du monde 1998 s'ouvrent pour leurs favoris.
Mais il fallait s'extirper d'un groupe B composé de la Corée du Sud, des Émirats arabes unis, de l'Ouzbékistan et du Kazakhstan. Pas une mince affaire... Les hommes du sélectionneur Shu Kamo allaient devoir relever huit défis majeurs (matches aller-retour). Pour cela, ils pouvaient compter sur « King Kazu » qui tenait absolument à disputer le Mondial 1998 organisé en France.
Après un premier succès contre l'Ouzbékistan lors de la première journée (6-3, triplé de Miura), les Samouraï Blue allaient traverser un gros passage à vide. Ils furent incapables de vaincre les Émirats arabes unis (0-0), la Corée du Sud (1-2) et le Kazakhstan (1-1). Après ce dernier résultat le 4 octobre 1997, la JFA (Japan Football Association) décida de trancher dans le vif. Le sélectionneur Shu Kamo fut écarté au profit de son adjoint Takeshi Okada. Objectif : créer un électrochoc et relancer l'équipe qui était alors très mal embarquée durant cette phase de qualifications.
« King Kazu » sentait le vent tourner
L'ère d'Okada sur le banc japonais débutait par un résultat nul contre l'Ouzbékistan et un autre contre les Émirats arabes unis sur le même score (1-1). Il restait alors deux rencontres au technicien et à ses troupes pour éviter un nouveau drame. Remobilisés, les Samouraï réalisèrent un exploit en battant la Corée du Sud chez elle (2-0) avant d'embrayer face au Kazakhstan (5-1). Deuxièmes du groupe (13 points pris sur 24, 17 buts marqués et 9 encaissés), les Japonais devaient disputer un troisième tour qualificatif. C'était contre l'Iran dans le cadre d'une seule rencontre programmée le 16 novembre 1997. Il fallut attendre les prolongations pour voir les Samouraï Blue l'emporter grâce à un but signé Masayuki Okano à la 118e minute de jeu (3-2).
Quid de Kazu Miura ? Eh bien l'attaquant voyait bien que son importance diminuait au sein de la sélection japonaise. S'il restait très respecté, le joueur du Verdy Kawasaki n'était pas un titulaire indiscutable aux yeux du sélectionneur Takeshi Okada. Des éléments comme Shoji Jo, Wagner Lopes, Masayuki Okano ou encore Masashi Nakayama avaient plus la cote. Néanmoins, Miura semblait être solidement installé au sein du groupe nippon dans l'optique de la Coupe du monde 1998. Personne n'imaginait, ou presque, que la superstar du football japonais allait vivre un des moments les plus durs de sa longue carrière de footballeur professionnel.
Un choc inattendu pour Miura
Le 4 décembre 1997, tous les supporters des Samouraï Blue assistaient, derrière leur poste de télévision ou à la radio, au tirage au sort du Mondial 1998. C'était la première fois que le Japon pouvait prendre part à cet événement sportif majeur. Les hommes de Takeshi Okada se retrouvaient parachutés dans le groupe H. Au menu : le trio Argentine – Croatie – Jamaïque, ce qui était clairement un tirage difficile. On peut penser que Kazu Miura et ses partenaires étaient enchantés de pouvoir se mesurer à de tels adversaires. Forcément, ils étaient tous désireux d'intégrer le groupe japonais. Le 7 mai 1998, Okada annonçait une première liste de joueurs retenus. Cette dernière comportait 25 noms, dont celui de Miura. L'artilleur était donc en piste pour disputer les prochains matches de préparation.
Les Japonais concédèrent deux résultats nuls contre le Paraguay (0-0) et la République Tchèque (0-0). Puis ils s'inclinèrent face au Mexique (2-1). Cette défaite eut lieu le 28 mai, autrement dit cinq jours avant l'annonce de la deuxième et dernière liste. À l'époque, les sélectionneurs devaient retenir seulement 22 joueurs pour la Coupe du monde 1998. Le compte était vite fait. Okada avait pour obligation de renvoyer trois éléments avant le rendez-vous mondial. Durant le stage organisé à Nyon en Suisse, le sélectionneur tergiversait encore afin de savoir lesquels il devait écarter.
Il annonça aux joueurs qu'ils seraient prévenus le lendemain individuellement... seulement si c'était terminé pour eux. Le 1er juin, aux environs de 23 heures, Takeshi Okada et son staff s'interrogeaient sur une donnée particulière. En effet, ils se demandaient s'il fallait convoquer deux ou trois gardiens de but pour le Mondial 1998. Pour sa part, l'entraîneur des portiers, Mario, insistait pour en retenir trois. Le technicien craignait qu'un dernier rempart prenne un carton rouge ou se blesse durant la Coupe du monde. Sensible à cet argument, Okada lui donna raison après une heure de réunion. Mais cela compliquait sa tâche puisqu'il devait forcément écarter un joueur de champ en plus, soit trois au total.
Okada avait tranché dans le vif
Le sélectionneur passait alors en revue tous les scénarios possibles. Objectif : avoir un groupe de joueurs capables de s'adapter à n'importe quelle situation. Ils essayaient donc de définir qui était vraiment indispensable à l'équipe. La conversation finit par porter sur « King Kazu », auteur d'un triplé lors d'un amical contre le Stade Nyonnais quelques heures plus tôt. Au départ, Takeshi Okada estimait que son expérience serait précieuse lors de la Coupe du monde 1998. Lors des moments difficiles, le buteur pourrait débloquer une situation ou encore remonter le moral de ses troupes avec son statut de leader charismatique. À trois heures du matin, Okada n'arrivait pas à se décider. Il dit à son adjoint Tsuyoshi Ono d'aller se reposer et qu'il prendrait la décision, plus que difficile, lui-même. En se réveillant, le sélectionneur japonais prit un petit-déjeuner rapide sans avoir beaucoup dormi. Puis il téléphona aux trois malheureux afin de les convoquer, un par un, dans sa chambre. Daisuke Ichikawa, Tsuyoshi Kitazawa... et Kazu Miura étaient les trois noms rayés de la liste pour la Coupe du monde 1998.
Une fois informés, les deux derniers cités firent rapidement leurs valises et quittèrent le lieu de résidence de l'équipe nationale. Pour sa part, « King Kazu » choisit de se rendre dans la ville de Milan. Le fait de prendre l'avion était risqué. En effet, ils risquaient d'être assaillis par les médias japonais à l'aéroport. Finalement, le propriétaire de l'hôtel situé à Nyon prêta sa propre voiture pour faciliter leur voyage. Installés à l'arrière du véhicule, Miura et Kitazawa restaient silencieux. Aux environs de Milan, la superstar semblait sortir de sa torpeur. Connaissant bien la ville italienne, il aidait le chauffeur à atteindre sa destination avec précision. Rappelons que l'attaquant était passé par le club du Genoa (1994-1995) durant sa carrière.
Pas de vagues pour Miura, Okada ne regrette rien
Digne, malgré le choc de sa non-sélection, Kazu Miura fut retrouvé à l'hôtel de Milan par des journalistes japonais. Lorsqu'on lui demandait comment il vivait son éviction, le footballeur confia ne vouloir « rien dire » pour l'instant. Il cherchait l'assentiment de Kitazawa qui se trouvait à ses côtés. Histoire aussi, peut-être, que son coéquipier ne mette pas le feu aux poudres avec une déclaration explosive pour Okada et la sélection japonaise. Miura finit quand même par lâcher une phrase lourde de sens : « J'ai laissé là-bas ma fierté et mon âme de joueur de l'équipe nationale du Japon. J'espère que les autres joueurs donneront absolument le meilleur d'eux-mêmes. »
Sur le coup, Takeshi Okada n'a pas expliqué publiquement le pourquoi de la non-sélection de Miura pour la Coupe du monde 1998. En 2014, le technicien a déclaré ceci : « Honnêtement, Kazu n'était pas très en forme à ce moment-là. J'espérais qu'il la retrouverait. Lorsque j'ai envisagé tous les scénarios possibles, c'était lui qui avait le moins de chances d'entrer en jeu. J'ai pris cette décision parce que je pensais que c'était ce qu'il fallait faire pour que l'équipe gagne. On m'a beaucoup critiqué mais je ne regrette pas cette décision. Les onze titulaires, je les avais déjà en tête. Ensuite, il fallait imaginer tous les scénarios possibles. »
Dix ans plus tard, en 2024, Okada a insisté sur certains points. « Ma mission n'était pas que tout le monde dise que j'étais quelqu'un de bien, mais de faire gagner l'équipe. Kazu n'était pas prévu comme titulaire. Si nous étions menés, je pensais que le jeu aérien de Wagner Lopes serait plus utile. Si nous menions, je préférais un joueur plus jeune capable de courir et de presser. C'était simplement cela. Je ne regrette absolument pas cette décision. Il n'y avait derrière cette décision absolument aucun intérêt personnel », a-t-il insisté. Victime de menaces en 1998, Takeshi Okada a continué d'assumer cette décision sans se renier.
De son côté, Kazu Miura s'est confié dans L’Équipe en 2019 et en 2024. Il a assuré n'avoir « pas gardé de rancune contre Okada » même si cela a été « un traumatisme » pour lui. « King Kazu » considérait carrément qu'il ne pouvait « pas être considéré comme un footballeur professionnel sans avoir joué une Coupe du monde ». Il se sentait comme étant « indigne ». Miura a reconnu que « c'est la seule fois » de sa vie où il avait eu « envie d'arrêter le football » et que cette « blessure ne s'est jamais refermée ». Presque trente ans après, cet épisode marquant fait « encore mal » au Japonais. Il a même eu « du mal à regarder le Japon à la Coupe du monde » après 1998. Quid de la suite de sa carrière internationale après ce drame sportif personnel ?
Eh bien Kazu Miura a accepté de revenir encadrer la jeune équipe nippone qui préparait la Coupe du monde 2002 co-organisée par la Corée du Sud... et le Japon. En 1999-2000, le sélectionneur Philippe Troussier souhaitait s'appuyer sur son vécu pour faire progresser sa formation. Malheureusement, Miura n'a pas disputé cette compétition. À 35 ans, le buteur n'avait plus le niveau requis pour figurer dans le groupe nippon. Sa carrière internationale s'est achevée en juin 2000 avec 89 sélections au compteur et 55 buts inscrits.
Le choix d'Okada était-il justifié ?
Si de l'eau a coulé sous les ponts depuis la Coupe du monde 1998, on peut toujours s'interroger sur la décision de Takeshi Okada. D'un côté, on peut comprendre que le sélectionneur ait privilégié le fait de convoquer des attaquants qui étaient alors en meilleure forme que « King Kazu ». Par ailleurs, ces derniers avaient des profils qui correspondaient bien plus à son système de jeu. De l'autre côté, Kazu Miura était le visage du football japonais avant le Mondial 1998. Ses buts lors des éliminatoires avaient aidé grandement le Pays du Soleil Levant à participer, pour la première fois, à cet événement planétaire. De plus, son expérience indéniable aurait pu être précieuse pour une équipe qui s'apprêtait à découvrir la Coupe du monde.
D'ailleurs, les Samouraï Blue ont quitté la compétition, dès la fin du premier tour, après avoir subi trois défaites contre l'Argentine (0-1), la Croatie (0-1) et la Jamaïque (1-2). Beaucoup de supporters japonais se demandent toujours si Miura n'aurait pas pu faire la différence. Un ou deux buts de sa part auraient pu changer la donne. Impossible de réécrire l'histoire. Depuis sa non-sélection pour le Mondial 1998, le buteur a poursuivi sa longue et riche carrière dans de nombreux clubs. À 59 ans, ce dernier est toujours un footballeur professionnel respecté et admiré. Il évolue au Fukushima United qui évolue en J3 League. « King Kazu » est immortel dans le cœur des fans... mais le mois de juin 1998 restera à tout jamais une cicatrice pour lui.
Sources : Japan Football Association (JFA), FIFA, Nikkan Sports, L'Équipe, The Independent, Reuters, Associated Press, BBC Sport.
© 2026 Footjapon.fr — Le média francophone consacré à l'équipe nationale du Japon.
