1993 : l'année qui a changé le football japonais


L'année 1993 marque un tournant décisif dans l'histoire du football japonais. En l'espace de quelques mois, le Japon connaît une transformation profonde qui redéfinit durablement les ambitions de son football. Entre espoirs immenses, désillusions marquantes et profondes réformes, cette période fait basculer le pays dans une nouvelle ère.
Jusqu'alors, le football peine encore à rivaliser avec les sports les plus populaires de l'archipel. Nous le verrons dans cet article. Pourtant, deux événements vécus en 1993 vont accélérer son développement à un rythme inédit. Cette année devient le point de départ d'un projet ambitieux qui permettra au Japon de s'imposer progressivement comme l'une des références du football asiatique.
Quelques éclaircies pour le Japon
Pour trouver la trace du premier titre remporté par l'équipe du Japon, il faut remonter à l'année 1930. A l'époque, le football nippon reste encore embryonnaire. La JFA (Japan Football Association), autrement dit la Fédération japonaise de football, existe bien. Mais depuis sa création en 1921 et son affiliation à la FIFA en 1929, elle peine à propulser le football au Pays du Soleil Levant. En mai 1930, les Samouraï Blue de l'époque – en réalité ce surnom sera entériné par la JFA seulement en... 2009 – disputent les Jeux de l'Extrême Orient.
Les Japonais ont l'avantage de jouer à domicile puisque cette compétition se déroule à Tokyo. Cette édition 1930 comporte seulement... trois équipes : le Japon, la Chine et les Philippines. Elles sont regroupées dans une poule unique. Après avoir torpillé les Philippines (7-2), Shiro Teshima et consorts obtiennent un bon résultat nul contre la Chine (3-3). Résultat des courses, les Samouraï Blue sont déclarés vainqueurs du tournoi à égalité avec les... Chinois. En effet, les deux équipes ont pris 3 points (1 victoire = 2 points, 1 nul = 1 point) et affichent la même différence de buts (+5).
Les Samouraï Blue surprennent un « gros poisson »
Si cette compétition a été largement oubliée aujourd'hui, force est de constater qu'elle marque le premier succès du Japon sur la scène continentale. Les autres résultats marquants des Nippons à l'échelle supérieure auront lieu lors des Jeux Olympiques. En 1936, ils réussissent un exploit retentissant lors du premier tour face à la Suède. Trop confiants, les Scandinaves s'arrêtent littéralement de jouer après avoir inscrit deux buts en première période (0-2, doublé de Persson). Lors du deuxième acte, les Samouraï Blue renversent le score à leur avantage grâce à Kawamoto, Ukon et Matsunaga (3-2). Malheureusement, l'euphorie ne dure pas et ils explosent en vol contre l'Italie en quarts de finale (0-8).
Le minimum syndical à Tokyo
Pendant 28 ans, les fans de football japonais attendent d'entrevoir, de nouveau, la lumière. Ce n'est pas la troisième place obtenue aux Jeux d'Asie en 1951 qui arrive à les rassasier... Les deux JO successifs de 1964 et 1968 leur donnent l'occasion de rêver. Le premier a la particularité de se disputer à Tokyo. Malgré la pression populaire, les Nippons arrivent à s'extirper du Groupe D non sans trembler. Ils viennent à bout de l'Argentine (3-2, buts du trio Sugiyama – Kawabuchi - Ogi) et perdent contre le Ghana (2-3, Sugiyama - Yaegashi). A noter, le forfait de l'Italie pour cette compétition. L'équipe du Japon obtient donc la deuxième place du Groupe (2 points, 0 comme différence de buts). En quarts de finale, elle s'incline logiquement contre la redoutable Tchécoslovaquie (0-4) qui se hissera jusqu'en finale de ces Jeux Olympiques 1964.
Une percée notable... avant le néant
Un an plus tard (1965), un événement donne une impulsion non-négligeable au football japonais. En effet, le premier « vrai » championnat national du Japon est lancé : la « Japan Soccer League » qui est l'ancêtre de la J-League. Oscillant entre l'amateurisme et plus tard le semi-professionnalisme, elle vise à propulser le football au Pays du Soleil Levant. En 1968, l'équipe olympique aborde les Jeux Olympiques de Mexico avec confiance. Pour preuve, elle bat le Nigeria (3-1, triplé de Kamamoto) et obtient deux résultats nuls probants contre le Brésil (1-1, Watanabe) et l'Espagne (0-0).
Résultat, les Samouraï Blue se hissent à la seconde place du Groupe B (4 points, +2 comme différence de buts). En quarts de finale, ils sont confrontés à... la France. Face aux Bleus, ils sont tout sauf favoris. Mais grâce au duo infernal Kamamoto (doublé) et Watanabe, les Nippons l'emportent sur le score de 3 buts à 1 ! Ils s'ouvrent les portes des demi-finales contre la Hongrie. A ce stade, les Hongrois ne font aucun cadeau aux Japonais qui s'écroulent totalement (0-5). Mais ces derniers peuvent encore ramener une médaille de bronze du Mexique. Pour cela, ils doivent battre justement le pays hôte de l'épreuve... et y parviennent avec encore un doublé de Kamamoto (2-0). Au final, les Samouraï finissent troisième de ces JO et obtiennent le plus grand résultat de toute leur Histoire.
Enfin le triomphe sur la scène asiatique !
Malheureusement, l'histoire d'amour avec les Jeux Olympiques s'arrête durablement pour le Japon. En effet, le Pays du Soleil Levant n'arrive pas à se qualifier pour les tournois suivants. Il faudra attendre l'année... 1996 et les JO d'Atlanta pour revoir le pays s'enflammer pour cette compétition majeure. Sur la scène continentale, un fait marque les esprits : l'équipe nationale du Japon a mis un temps fou à disputer la Coupe d'Asie. Depuis la création de cette compétition, organisée par l'AFC (Confédération asiatique de football), les Nippons n'ont pas réussi à se qualifier pour les huit premières éditions organisées entre 1956 et 1984 !
Faisant enfin leur apparition en 1988, les Japonais se font littéralement balayer dans le Groupe 1. Après un résultat nul contre l'Iran (0-0), ils perdent contre la Corée du Sud (0-2), les Émirats arabes unis (0-1) et le Qatar (0-3). Les Samouraï Blue terminent à la cinquième et dernière place de ce Groupe (1 point, -6 comme différence de buts). La JFA est pointée du doigt au Pays du Soleil Levant. La Japan Soccer League (JSL) est en déclin, la popularité du football reste faible et, on l'a vu, la sélection japonaise vient d'être humiliée lors de la Coupe d'Asie. En novembre 1991, la décision est prise de professionnaliser les clubs japonais. La création de la J-League est en marche. Elle verra finalement le jour en mai 1993 avec le coup d'envoi de la première saison.
1992, un vent nouveau se lève à Tokyo
Avant cette inauguration, le Japon a réussi à obtenir l'organisation de la Coupe d'Asie 1992. Cette dernière doit servir de vitrine et même tremplin pour la J-League. Mais cette compétition est tout sauf une promenade de santé pour la superstar Kazuyoshi Miura et ses partenaires. Parachutés dans le Groupe 1, ils galèrent contre les Émirats arabes unis (0-0), la Corée du Nord (1-1, but de Nakayama) avant de battre de justesse l'Iran (1-0, but de Miura). L'essentiel a été assuré : le Japon finit premier du Groupe (4 points, +1 comme différence de buts). La demi-finale offre aux Samouraï Blue un gros duel contre la Chine. Ils l'emportent difficilement (3-2, buts de Fukuda, Kitazawa et Nakayama) et se hissent en finale.
Devant près de 60.000 spectateurs, au sein de la « Big Arch » d'Hiroshima, Kazu Miura et consorts ont la pression du résultat le 8 novembre 1992. Après tant d'années sombres, le Japon a l'occasion d'inscrire son nom au palmarès de la Coupe d'Asie. L'ouverture du score de Takagi dès la sixième minute enchante les supporters présents au stade. Les Nippons tiennent bon tout au long du match. Le coup de sifflet final de l'arbitre Jamal Al Sharif déclenche une vague de liesse à Hiroshima, Tokyo et dans tout le pays. Enfin, le Japon a triomphé à l'échelle continentale !
Le « drame de Doha » brise l'élan japonais
En parallèle du lancement de la J-League, dont on a parlé plus haut, l'équipe du Japon doit disputer les éliminatoires de la Coupe du monde 1994. Jusqu'à présent, les Samouraï n'ont jamais pris part à un Mondial. Ils comptent bien y parvenir en surfant sur la vague de la Coupe d'Asie 1992. Sans surprise, la JFA continue de s'appuyer sur le sélectionneur Marius Johan Ooft suite à ce triomphe. Ce dernier et son staff savent pertinemment que la route jusqu'à la Coupe du monde 1994 est semée d'embûches. En effet, le règlement oblige les Nippons à franchir deux phases distinctes... de poules contre des sélections aux styles et niveaux très variables.
Propulsés au sein du Groupe F, les Japonais battent la Thaïlande (1-0, Miura), écrasent le Bangladesh (8-0, quadruplé de Miura, doublés de Takagi et Fukuda) puis le Sri Lanka (5-0, doublés de Takagi et Miura, but de Hashiratani). Ils terminent ces matches aller avec un succès contre les Émirats arabes unis (2-0, buts de Hashiratani et Takagi). A noter que ces quatre matches ont eu lieu en l'espace de... 10 jours (!) entre le 8 et le 18 avril 1993. Quel calendrier... A ce stade, les Samouraï sont bien partis afin de composter leur ticket pour la seconde phase. Mais ils ne doivent pas se relâcher lors des matches retour.
Loin d'être rassasiés, ils battent encore la Thaïlande (1-0, Horiika), le Bangladesh (4-1, buts de Fukuda, Miura, Yoshida et Takagi), le Sri Lanka (6-1, buts de Ramos, Takagi, Miura, Nakayama et doublé d'Ihara) avant de concéder un résultat nul contre les Émirats arabes unis (1-1, but de Sawanobori). Le contrat est rempli pour le Japon : la première place du Groupe après avoir pris 15 points (7 victoires et 1 nul, +26 comme différence de buts). Qualifiée pour la seconde phase, la sélection japonaise a engrangé encore plus de confiance... mais rien ne va se passer comme prévu.
Japon - Irak, la dernière marche
Lors du tour suivant, le Qatar a été retenu pour héberger tous les matches qui se dérouleront du 15 au 28 octobre. Encore une fois, le calendrier est juste dément. Les hommes de Hans Ooft débutent mal leur campagne. Après un résultat nul contre l'Arabie Saoudite (0-0), ils s’inclinent face à l'Iran (1-2, but de Nakayama). Obligés de réagir, les Nippons foudroient la Corée du Nord (3-0, but de Nakayama et doublé de Miura) et viennent à bout de la Corée du Sud (1-0, Miura). Après cinq matches disputés, les Samouraï Blue conservent une courte avance sur leurs poursuivants. Le 28 octobre 1993, ils abordent le dernier match au Stade Al-Ahli (Doha) contre l'Irak avec sérénité.
Dès la cinquième minute, l'incontournable Kazuyoshi Miura ouvre le score et met les Japonais sur orbite (1-0)... du moins le pense-t-on. Solides et concentrés, les Nippons ne sont pas inquiétés franchement lors de cette première mi-temps. Ils semblent se diriger tout droit vers la Coupe du monde 1994. Mais du côté irakien, personne n'a abdiqué. Sous une chaleur étouffante, cette sélection démontre l'étendue de son talent. Au retour des vestiaires, elle égalise par l'intermédiaire d'Ahmed Radhi à la 54e minute (1-1). Le suspense est alors déjà insoutenable. A la 69e minute, Masahi Nakayama redonne l'avantage au Japon. Ensuite, les minutes défilent... très lentement pour les supporters japonais.
Le but fatal au pire des moments
Ils constatent que leur équipe n'arrive plus à contrôler le jeu. Usés les joueurs de Ooft se recroquevillent peu à peu. Objectif : conserver ce maigre avantage synonyme de Mondial 1994 aux États-Unis. Alors que les Nippons entrevoient le bout du tunnel, ils font face à un dernier assaut de l'Irak durant les arrêts de jeu. Ala Kadhim réussit à centrer dans la surface de réparation. Son partenaire Jaffar Salman surgit et crucifie le Japon (2-2). Sur le coup, plusieurs joueurs japonais s'écroulent littéralement sur le terrain. Ils savent que le rêve s'est envolé car il ne reste plus assez de temps pour marquer un troisième but salvateur.
Dans le même temps, l'Arabie Saoudite a vaincu l'Iran de justesse (4-3) et la Corée du Sud a fait de même contre la Corée du Nord (3-0). Résultat, le Japon finit troisième du Groupe à égalité de points avec les Sud-Coréens (6 points)... mais une différence de buts moins bonne (+3 contre + 5). « Tragédie de Doha », « Drame de Doha »... Le Pays du Soleil Levant est sonné après cet échec il faut bien le dire inattendu. Des changements seront opérés, en parallèle de la promotion de la J-League au cours des années suivantes, par la JFA. Finalement, il faudra attendre la Coupe du monde 1998 organisée en France pour voir les premiers pas du Japon sur la scène mondiale...

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