Yasuhiko Okudera, l'homme qui a ouvert la voie

Foot Japon

7/6/2026

Aujourd'hui, bon nombre de footballeurs japonais évoluent en Europe. Ils doivent tous quelque chose à la légende Yasuhiko Okudera qui a changé profondément l'histoire du football nippon il y a plusieurs décennies. Sans lui, l'essor nippon aurait pris encore plus de temps que prévu.

Lorsqu'on relit la liste des 26 joueurs japonais retenus pour la Coupe du monde 2026, on constate une chose importante. Seulement... trois d'entre eux évoluent en J.League (11,5 % de l'effectif). Il s'agit des gardiens de but Tomoki Hayakawa (Kashima Antlers), Keisuke Osako (Sanfrecce Hiroshima) et du défenseur Yuto Nagatomo (FC Tokyo). Tous les autres éléments de la sélection (88,5 % de l'effectif), dirigée par Hajime Moriyasu, s'expriment en Europe ! Le temps a bien changé au cours des cinq dernières décennies.

La montée en puissance d'Okudera

Le premier footballeur japonais à évoluer comme professionnel en Europe se nomme Yasuhiko Okudera. Né le 12 mars 1952 à Kazuno, dans la préfecture d'Akita, la légende nippone ne tarde pas à se faire remarquer pour ses talents balle au pied. Problème : le football reste encore embryonnaire au Japon. C'est simple : il n'existe aucun club professionnel au Pays du Soleil Levant ! À 18 ans, Okudera intègre Furukawa Electric après avoir obtenu son diplôme au lycée de l'Institut de technologie de Sagami. Cette entreprise industrielle fondée en 1884 est l'une des plus anciennes du Japon. Elle produit notamment des câbles électriques et s'occupe de tout ce qui touche aux télécommunications.

Satisfait d'avoir trouvé ce travail, Yasuhiko Okudera peut – en parallèle – jouer au football qui est sa grande passion. Au début, il se contente d'être un joueur secondaire. Peu à peu, le Nippon prend ses marques, dispute 24 matches en trois saisons de JSL (Japan Soccer League) et inscrit 8 buts. Ce championnat est l'ancêtre de la J. League. Repéré pour ses performances, Okudera intègre la sélection japonaise. En 1976, le footballeur âgé de 24 ans parvient avec ses coéquipiers de Furukawa Electric à gagner le titre de champion en Japan Soccer League et la Coupe de l'Empereur. L'année suivante, le club qui deviendra bien plus tard le JEF United Ichihara Chiba (J1 League) empoche la Supercoupe du Japon. C'est à cette période que le destin de Yasuhiko Okudera bascule complètement.

Ninomiya, la passerelle japono-allemande

Il le doit en partie au technicien Hiroshi Ninomiya. L'ancien international japonais (38 sélections, 14 buts) a brillé en tant qu'attaquant des Mitsubishi Heavy Industries. À partir de 1967, il devient l'entraîneur principal de son équipe... tout en continuant de jouer jusqu'en 1968. Ninomiya arrive à briser la série du quadruple champion en titre, le Toyo Kogyo Soccer Club (futur Sanfrecce Hiroshima), en 1969. Par la suite, il remporte la première Coupe de l'Empereur de son écurie (1971) avant de réaliser un doublé Coupe – Championnat retentissant (1973). Vous me direz, quel rapport avec Yasuhiko Okudera ? Eh bien, Ninomiya a compris très tôt qu'il fallait révolutionner le football japonais.

En 1968, il prend la direction de l'Allemagne. Objectif : apprendre le maximum de choses auprès d'un entraîneur réputé nommé Hennes Weisweiler. La JFA précise que le technicien a pu étudier « les systèmes de jeu les plus modernes » et notamment les « tactiques offensives ». Revenu au Japon, Hiroshi Ninomiya contribue à former rapidement « les attaquants de l'équipe olympique japonaise médaillée de bronze aux Jeux de Mexico (1968) — Kenzo Yokoyama, Hiroshi Katayama, Ryuichi Sugiyama et Takaji Mori — ainsi que l'attaquant de la nouvelle génération, Hiroshi Ochiai ». En parallèle, l'entraîneur qui prendra les rênes de la sélection japonaise plus tard, entre 1976 et 1978, se démène pour organiser la première tournée d'un club japonais en Amérique du Sud. Ninomiya envoie aussi plusieurs footballeurs poursuivre leur formation à l'étranger.

Okudera fait le grand saut contre vents et marées

En 1977, tout est en place pour que Yasuhiko Okudera prenne son envol. À l'occasion d'une tournée en Allemagne, Hiroshi Ninomiya vante les mérites du milieu à son ami Weisweiler. L'entraîneur allemand officie alors au FC Cologne. Il accepte de voir à l’œuvre Okudera lors de plusieurs séances d'entraînement. Weisweiler et les dirigeants de l'écurie sont séduits en partie par les performances du Japonais. Ils lui proposent logiquement un contrat professionnel. Mais Yasuhiko Okudera hésite à s'engager en faveur du FC Cologne. À 25 ans, l'international nippon se demande franchement s'il est... assez bon pour évoluer au sein de cette équipe. Il craint de ne pas avoir assez d'années devant lui, en tant que footballeur, pour atteindre le niveau requis. En prime, sa famille voit d'un mauvais œil le fait qu'Okudera quitte son poste de Furukawa Electric. Ajoutez à cela que les dirigeants de l'entreprise ne veulent pas perdre leur salarié... et un joueur aussi important. L'affaire était donc mal embarquée sur le papier...

Mais la Fédération japonaise de football insiste pour que l'affaire soit conclue. Les dirigeants estiment que c'est important qu'un élément du calibre de Yasuhiko Okudera tente sa chance en Europe. Cela peut permettre à l'équipe nationale de franchir un cap. Après avoir signé son contrat au FC Cologne, le Nippon a du mal à se faire une place au soleil. Dans l'écurie, on se demande si l'international japonais a bien le mental requis pour s'imposer en Bundesliga. Surtout, le ballon lui brûle souvent les pieds ! Okudera passe régulièrement le cuir au premier joueur venu. En résumé, le milieu de terrain ne prend pas énormément d'initiatives, ce qui limite son impact. Mais la mayonnaise finit par prendre.

Le « Computer des Orient » explose en Allemagne

Au milieu des Schumacher, Zimmermann ou encore Müller, Yasuhiko Okudera réussit à monter en puissance tout au long de la saison 1977/1978. À la clé, 24 matches et 6 buts pour l'homme originaire de Kazuno. Deux de ses réalisations permettent à Cologne d'empocher le titre de champion d'Allemagne puis la Coupe. Pour son premier exercice dans l'actuelle Rhénanie-du-Nord-Westphalie, Okudera réalise donc le doublé avec ses coéquipiers. Ceux qu'on surnomme actuellement les Geißböcke (« Les Boucs ») valident, grâce au sacre en Bundesliga, leur ticket pour la Coupe d'Europe des clubs champions 1979/1980. Autrement dit, l'ancêtre de la Ligue des champions. Yasuhiko Okudera et ses partenaires font un superbe parcours en éliminant l'Íþróttabandalag Akranes (4-1 à l'aller, 1-1 au retour – 16es de finale), le Lokomotiv Sofia (1-0 à l'aller, 4-0 au retour – 8es de finale) puis les Glasgow Rangers (1-0 à l'aller, 1-1 au retour). Place aux demi-finales contre Nottingham Forest. Après un match aller très serré (3-3), le FC Cologne s'incline par la plus petite des marges au retour (1-0). Fin du rêve européen en C1 pour Okudera.

En effet, les Geißböcke doivent se contenter d'une 6e place en Bundesliga. Le coup est dur à encaisser pour le champion d'Allemagne en titre... Finalement, l'aventure au FC Cologne s'achève à l'issue de la saison suivante (5e place en Bundesliga) pour Yasuhiko Okudera. Celui qu'on surnomme, de plus en plus, « Der Computer des Orient » (L'ordinateur de l'Orient), « Der Pionier » (Le Pionnier) ou plus simplement « Der Japaner » (Le Japonais) a fait ses preuves de l'autre côté du Rhin. À 28 ans, il rejoint le Hertha Berlin en 2. Bundesliga (D2 allemande) pour la saison 1980/1981. Bilan : une troisième place synonyme de non montée dans l'élite... pour un écart d'un point avec l'Eintracht Brunswick (2e). Okudera signe ensuite un contrat en faveur du Werder Brême qui a remporté justement la 2. Bundesliga. C'est un choix payant puisqu'il passe pas moins de cinq ans chez les Werderaner avec un bilan plus qu'honorable :

1981 / 1982 : 5e place en Bundesliga

1982 / 1983 : 2e place en Bundesliga, 16es de finale de Coupe UEFA

1983 / 1984 : 5e place en Bundesliga, 16es de finale de Coupe UEFA

1984 / 1985 : 2e place en Bundesliga, 16es de finale de Coupe UEFA

1985 / 1986 : 2e place en Bundesliga, 32es de finale de Coupe UEFA

En d'autres termes, Yasuhiko Okudera s'est imposé durablement en Bundesliga. Sa capacité à répéter les efforts, à jouer des deux pieds, sa vision du jeu et son double apport (offensif – défensif) ont fait le bonheur du FC Cologne, du Hertha Berlin et du Werder Brême. Le Japonais est devenu clairement une légende du foot allemand en l'espace de 9 ans (1977-1986). Au total, il a disputé 259 matches de Bundesliga et inscrit 34 buts. À 34 ans, Okudera quitte l'Allemagne avec le sentiment du devoir accompli. Celui d'avoir accompli une superbe carrière européenne... et d'avoir ouvert la voie à ses compatriotes pour les années à venir. Le milieu de terrain termine son parcours à Furukawa Electric (1986-1988), où tout avait débuté ou presque, avec une licence « spéciale ». En effet, Okudera devient le premier joueur professionnel au Japon. Sur le plan sportif, le club tout juste sacré champion d'Asie des clubs (1986) obtient une troisième et une septième place en Japan Soccer League (JSL). Après cela, il met un terme à une carrière riche en événements.

Quid de l'équipe nationale du Japon ?

Entre 1970 et 1988, Yasuhiko Okudera dispute 79 matches et inscrit 19 buts, si on prend en compte toutes ses sélections même non officielles. Malheureusement, son impact dans l'entrejeu n'a pas été suffisant pour propulser les Samouraï Blue à un niveau supérieur. Ils n'arrivent pas à se qualifier une seule fois pour la Coupe du monde malgré l'apport de leur star. Même en Coupe d'Asie, ce fut le néant à part quelques tours préliminaires disputés. Au final, Okudera a payé le fait que le Japon ait mis beaucoup de temps à professionnaliser son football. En 1993, la création de la J. League comble ce manque.

Okudera a privilégié un poste

Brièvement entraîneur au JEF United Ichihara Chiba (ex-Furukawa Electric, son club de cœur) en 1996, Yasuhiko Okudera se lasse vite du banc de touche. Il souhaite s'impliquer en tant que dirigeant. Avec son ex-coéquipier et ami Pierre Littbarski, le Japonais contribue à la création du Yokohama FC dont il devient président. L'écurie fait des étincelles, dans les divisions inférieures, et accède à la J1 League en 2006. Seule erreur de parcours : sa signature surprise à Plymouth Argyle en Angleterre deux ans plus tard. Difficultés financières, relégation... C'est un cauchemar pour Okudera qui revient vite au pays pour reprendre naturellement son poste de président du Yokohama FC. Finalement, l'homme aujourd'hui âgé de 74 ans intègre le Hall of Fame japonais en 2012 puis le Hall of Fame asiatique en 2014. On le revoit même faire un intérim sur le banc du Yokohama FC en octobre 2017 suite à l'éviction de l'entraîneur Hitoshi Nakata !

Le foot japonais doit beaucoup à Okudera

En conclusion, Yasuhiko Okudera n'a pas seulement marqué l'histoire du football japonais : il en a changé le cours. En devenant, en 1977, le premier joueur japonais à s'imposer dans un grand championnat européen, il a démontré qu'un footballeur nippon pouvait rivaliser avec les meilleurs et ouvrir les portes des plus grands clubs du continent.

Champion d'Allemagne, vainqueur de la Coupe d'Allemagne ou encore acteur majeur de la professionnalisation du football au Japon, Okudera a laissé un héritage qui dépasse largement son palmarès. Son parcours a inspiré les générations suivantes et contribué à faire du Japon l'une des grandes nations du football asiatique.

Aujourd'hui encore, chaque international japonais qui évolue en Europe emprunte, d'une certaine manière, le chemin qu'il a tracé il y a près d'un demi-siècle. Plus qu'un pionnier, Yasuhiko Okudera restera à jamais l'homme qui ouvrit la voie.

La légende Yasuhiko Okudera : le premier Japonais a avoir joué en tant que footballeur professionnel en Europe.
La légende Yasuhiko Okudera : le premier Japonais a avoir joué en tant que footballeur professionnel en Europe.

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